Man / le commerce du désespoir, vendre son corps à 2000 Fcfa pour survivre

Dans les ruelles sombres de Man, au cœur de l’Ouest ivoirien, elles arpentent chaque nuit les maquis bondés et les hôtels de fortune, cherchant à gagner leur pain dans l’ombre d’une société qui les ignore. Marginalisées, exposées à la violence et privées d’accès aux soins, les travailleuses du sexe survivent tant bien que mal, souvent pour une somme dérisoire.
Avec un tarif quasi standardisé de 3 000 FCFA la passe, elles ne conservent en réalité que 2 000 FCFA, après avoir payé 1 000 FCFA pour la chambre. “Si je fais trois clients dans la nuit, j’ai 6 000 FCFA. Mais après la nourriture, le savon, le taxi… il ne reste rien”, confie une jeune femme de 26 ans, qui exerce depuis trois ans et préfère garder l’anonymat.
Leur réalité est bien plus sombre que les ruelles qu’elles arpentent. Clients violents, vols, humiliations… Les agressions sont fréquentes, mais rares sont celles qui osent porter plainte. “Un client m’a battue parce qu’il voulait rester jusqu’au matin. J’ai refusé, je voulais mon argent avant. Il a pris l’argent et m’a laissée là”, raconte une autre, âgée de 29 ans.
Les hôtels où elles travaillent ne leur offrent aucune protection. Certains gérants ferment les yeux sur les abus, d’autres les chassent sans ménagement au moindre problème. Quant aux forces de l’ordre, elles ne sont souvent d’aucun secours. “On ne peut pas aller à la police, notre métier fait honte, et en plus c’est interdit”, murmure une victime.
La précarité financière empêche aussi ces femmes de se soigner. Les infections sexuellement transmissibles (IST), les grossesses non désirées et les avortements clandestins sont monnaie courante.
“Je suis tombée malade, j’avais des boutons partout. J’ai voulu aller à l’hôpital, mais la consultation seule coûtait 10 000 FCFA. J’ai laissé tomber”, confie une travailleuse du sexe de 32 ans.
Les médicaments sont souvent achetés dans la rue, sans ordonnance, avec tous les risques que cela implique. Quant aux tests de dépistage du VIH, ils restent rares, faute de moyens et d’information.
À cette souffrance physique s’ajoute un lourd fardeau psychologique. “On boit pour oublier, certaines se droguent pour tenir”, avoue une femme, tombée dans l’alcoolisme.
L’espoir d’un avenir meilleur s’amenuise chaque jour. “J’ai voulu ouvrir une boutique, mais comment faire avec 2 000 francs par client ?”, se lamente une autre, qui avait tenté de se lancer dans la vente de vêtements.
À Man, peu de programmes existent pour leur offrir une alternative. “Elles ne demandent pas la charité, elles veulent juste une solution”, plaide un acteur associatif.
Ces femmes vivent dans l’ombre, oscillant entre misère, violence et absence de soins. Elles luttent pour survivre, mais leur existence reste ignorée.
Si rien n’est fait, elles continueront à vendre leur corps pour 2 000 FCFA, au péril de leur santé et de leur dignité. Loin des projecteurs, elles attendent, silencieuses, que quelqu’un les écoute enfin.
Junior Kouassi
